Mercredi 22 mai | Elein Fleiss | Là où je vis
LES ANIMAUX
Samedi 4 mai, sept chatons sont nés dans ma maison. Le matin Mauve a donné naissance à quatre chatons et Josy, l’après-midi, à trois chatons. Elles se sont mutuellement assistées pendant les accouchements (Oui je sais, le terme est « mise-bas ». Il me met mal à l’aise, mettre en bas, poser sur le sol, me semble mieux convenir à un objet inerte. Et puis on peut aussi accoucher d’une œuvre — un livre, un film — alors pourquoi pas d’un chaton ?).
Lorsque j’ai compris que Mauve était en train de mettre au monde ses petits et que j’ai vu Josy tourner autour d’elle en miaulant, j’ai d’abord pensé qu’elle la gênait et je l’ai prise pour la sortir de la chambre. Je me souviendrais longtemps de ce qui a duré une seconde, leurs miaulements et le regard affolé de Josy devant la porte fermée.
Depuis les naissances, Mauve et Josy ne font aucune distinction entre les chatons de l’une et ceux de l’autre, elles les allaitent et les lèchent tous. Ce que j’avais d’abord pris pour un vol de chatons n’en était pas un.
Mauve et Josy sont nées à cinq jours d’intervalle au mois de mai de l’année dernière. Avant la gestation, elles ne se quittaient pas, dormaient ensemble, se lavaient mutuellement ; pendant, elles se sont tenues à distance, Mauve passait chaque jour un long moment sur un muret de pierres avec un chat gris tigré, l’un des chats qui étaient apparus soudainement autour de la maison pendant ce qu’on appelle les chaleurs, et donc probablement l’un des pères, les chattes pouvant être fécondées par plusieurs mâles.
Depuis le 4 mai, Mauve et Josy vivent avec leurs sept chatons dans un même grand carton ; elles n’utilisent pas le deuxième carton que j’avais préparé. La plupart du temps les deux chattes sont allongées face à face, leurs têtes côte à côte et leurs pattes enlacées mais avec assez d’espace entre leurs deux corps pour contenir les sept chatons. Ces derniers ont donc deux mamans et seize mamelles à leur disposition. Le chat gris tigré ainsi qu’un autre mâle marron foncé viennent chaque jour rôder autour de la maison, le tigré je l’ai vu lever la tête et regarder les fenêtres du premier étage. Mon vieux chat, Lulu, n’est plus entré dans la chambre où se trouvent les chatons depuis leur naissance.
Ce matin j’ai reçu un message de Célia, « les copains éleveurs ont des soucis ». Il s’agit d’un couple, Nathalie et Laurent, qui élève des brebis et des vaches, depuis longtemps. Ils font partie du collectif d’éleveurs qui refusent de mettre des puces électroniques à leurs animaux. Ils viennent d’être contrôlés et risquent de perdre leurs aides. Voici un extrait du texte du collectif : « Le puçage de nos animaux et toutes les obligations qui vont avec participent à détruire un monde de relations entre les animaux et les humains. Nous défendons un monde où l’échange n’est pas basé sur la rationalisation, la rentabilité ou la concurrence. Un monde où la confiance n’a besoin ni d’expertise ni de label ni de contrôle. Un monde où l’erreur est possible parce qu’humaine. Un monde enfin sans bureaucratie ni paperasse.
Comme bien d’autres activités humaines aujourd’hui, l’élevage tend à se réduire à l’exécution de procédures normalisées. Le respect de ces normes est de plus en plus contrôlé à distance et de manière informatique.
Toutes les bêtes et les humains qui ne se conforment pas à la vie machinale imposée par le développement économique semblent désormais suspects.
Nous, éleveuses et éleveurs refusons le puçage de nos animaux.
Des personnes travaillant dans le social, la médecine et l’éducation font un constat semblable. Il existe probablement d’autres gens dans d’autres secteurs d’activités qui perçoivent des choses proches.
Nous les appelons à se faire connaître et à manifester publiquement. »
Cela me rappelle que mon chat Lulu a une puce, que je m’étais pliée à cette procédure pour pouvoir l’amener au Portugal où je m’apprêtais à vivre. La vétérinaire, lorsqu’elle avait posé la puce, aussi désolée que moi de devoir le faire, m’avait parlée de son travail et de sa lassitude, elle passait plus de temps à remplir des papiers qu’à soigner les animaux, à cause des directives européennes. Lorsque je suis arrivée à l’aéroport de Lisbonne, prête à présenter les papiers du chat parmi lesquels un passeport à son nom, Lulu, sur lequel était inscrit « République française – Liberté, égalité, fraternité », et que j’ai constaté l’absence de contrôle, je me suis sentie humiliée et idiote d’avoir agi si docilement.
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Mercredi 22 mai | Takashi Homma | Handwork
#3: HIROKI MATSUSHITA



Lundi 20 mai | Jean-Christophe Bailly | Chutes (5)
C’était l’avenir : il tombait tout droit, il venait, mais d’où vient-il ? L’idée de chute serait d’abord cette venue sans fin repoussée et conduite vers l’oubli sitôt apparue et nous, dans nos replis, nous la guettions et nous faisions des marques sur des planchettes pour que l’oubli ne soit pas complet, il ne l’est d’ailleurs jamais, mais les marques sont tout de même bien utiles, n’est-ce pas, surtout que nous aussi nous sommes emportés dans cette chute : filmée au ralenti c’est très joli, mais aucun arrêt sur image, il est du destin des bobines de se dérouler sans fin, chacune reliée au grand enrouleur, le fils de la montagne, c’est devant elle que coule le rivière sans fin, la rivière sans fond : la franchir est possible mais périlleux, il y a de petits pontons fragiles aménagés sur la rive pour qu’on y songe en tremblant : je les revois, chacun d’entre eux la nuit est éclairé par une barre de néon jaune ou bleue mais la pêche est interdite, par contre on peut descendre dans une sorte de cave en béton et à travers d’épais hublots regarder couler le Léthé, c’est plein de bulles et d’allant, quoique noir et mercuriel, plutôt gai au fond : étant donné la chute d’eau où faut-il la situer et quel passage signifie-t-elle, de quel état à quel autre ? Questions qui s’amenuisent pour pouvoir passer à travers les trous du temps qui sont dans la rivière, les remous sont nombreux, de petits filaments s’y accrochent et j’ai même vu un enfant passer par là et s’arrêter : il avait à la main de petites pierres plates sans doute préparées avec soin, car lorsqu’il se mit à faire des ricochets, ceux-ci furent nombreux et légers, bondissant très loin par ces sauts légers qui forment comme un sillage en points de suspension, à chaque fois une petite naissance d’ondes, c’était notre mémoire, une histoire de buses captives et de surfaces perturbées, tout un film filtré lentement, en noir et blanc plutôt, avec une bande-son chuintante, le tout comme un feulement nocturne, comme un mouvement de la nuit vers la nuit.
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Samedi 18 mai | Pablo Durán | Fuck Art/Let’s Dance (5)
J’ai été m’allonger dans l’herbe et j’ai repensé à tout ça. L’herbe est bien épaisse, bien verte, et le soleil était haut dans le ciel, presque au zénith. On entendait un avion et des raquettes frapper des balles de tennis, une rumeur de cris d’enfants et de conversations, parfois une moto, des applaudissements, ou une femme chanter dans un immeuble voisin. C’était vraiment comme un extrait du récit collectif, un peu comme dans un film de Godard ou de Varda. Ce que j’aime le plus alors, c’est entendre le vent dans les saules et les peupliers du parc. Un signal a retenti dans ma poche : c’était un SMS de Valérie qui venait de voir Critique de la séparation. « Je pense n’avoir jamais vu aucun de ses films. Tout est évident pourtant. Ça ne rassure pas. Un peu quand même. Ça fait du bien. » Je lui répondit aussitôt : « Oui, tout est limpide. »
Ce sont les premières belles journées de printemps, avec du vent et de grosses masses nuageuses rapides, et ce qui devait arriver arriva : la température chuta brusquement. Un bref examen du ciel me fit rentrer à l’appartement où j’allumais la radio. On y parlait d’André Breton et d’un dictionnaire lui étant consacré, alors j’ai écouté un peu, en me disant qu’il n’y avait évidemment jamais de coïncidences, mais plutôt des connivences qui nous aimantent et cherchent à nous dire quelque chose – on cherche à se dire quelque chose – quelque chose cherche l’ouverture – etc. – etc. Dans une nouvelle, personne n’oserait enchaîner comme ça, pourtant c’est vrai : c’est le moment que choisit Marie pour m’appeler et pour me répéter ce que je lui avais dit ce matin en la regardant d’un œil depuis le fond du lit : « On dirait une langue. » « Quoi ? » « Ton décolleté. » J’ai ri avec elle debout dans la cuisine, le téléphone collé à l’oreille — elle ne pouvait pas savoir que j’entendais parler de Breton en même temps… L’émission m’a rappelé à quel point je connaissais ses livres, son histoire, les enjeux qu’il incarna. Pas de doute, certains jours, la mâne d’André Breton est avec moi. Ce n’était pas gagné, pourtant.
En 1991, le Centre Pompidou lui consacrait une des expositions de son programme. Je venais de rompre avec mes études, avec un certain destin, et si quelqu’un m’avait donné le courage de le faire c’était bien lui. J’étais décidé à ne pas jouer le jeu, pas seulement celui qui m’attendait mais celui des rapports sociaux, celui consistant à faire de la poésie, de la pensée, des activités séparées de l’existence. Voir alors ces affiches dans Paris, ces magazines avec André Breton et le surréalisme en couverture, tous plus folkloriques et écœurants les uns que les autres à mon goût, c’était comme si la société me disait : « tu vois bien que tu n’as aucune chance, n’essaie même pas. » Ce que je compris alors dans l’orage qui occupait ma tête, c’est qu’il fallait durer. Dans six mois à peine, il ne serait plus question de Breton dans Télérama ou Le Nouvel observateur. Par contre ma vie, elle, aurait déjà changé.
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Jeudi 16 mai | Asako Kitaori | Walking on Boundaries
ONE DAY
It was just another day. Dion let the chabo* out of their houses while I was cooking breakfast over the fire. As the chabo didn’t come to say hello to me I went out to the garden to check on them. All four were busy scratching around the compost pile. “Ohayougozaimasu,” Tsuchiya-san, our landlady, called from down the path, coming in to view a few minutes later. On this warm humid morning in an otherwise unusually cool and dry spring, Tsuchiya-san was sweaty after the long steep climb. She should take an inner layer off, she told me. We sat chit-chatting in front of the bamboo grove looking down in to the garden. The chabo had left the compost pile and were wandering around scratching in the mulch, picking off insects, nibbling greens. These days they roam the whole forest garden following us to wherever we happen to be working, or popping up unexpectedly from the undergrowth as we walk the paths. Tsuchiya-san commented how happy they looked freely pecking at all sorts of things.
It was just another day. The morning would be spent harvesting tea to be processed through the day. After doing a bit of work on her land Tsuchiya-san joined us for coffee. As did our dog Taro, sitting in front of Tsuchiya-san waiting to slurp a little milky coffee from the cupped palm of her hand. We wanted her advice on processing the tea. The chabo showed up. Chabosuke and Chaboko, a white pair, scratched around and passed by Taro, drawing an arc of safe distance. Tsuchiya-san asked if they were a couple. “Yes,” I replied.
Tsuchiya-san returned to the village and we began processing the tea. The chabo came and went from time to time.
After a while, letting Dion deal with the tea, I went to gather some carrots for lunch. Chaboko and Bully came to me. Obasan, Bully’s partner, was in the nesting box. It was rather strange to see just Chaboko and Bully together. I started searching for Chabosuke.
I called his name several times, whistled, but no answer. I looked around all the likely places in the garden. No movement amongst the plants. I brought out rice koji, the chabos’ favorite, feeding Chaboko and Bully out in the open hoping to attract Chabosuke. Nothing, except the excited clucking of Chaboko and Bully. I looked for any signs he might have fought with another animal. Nothing. We had to eat. As Dion was still rolling the tea I started cooking. We ate. Still no Chabosuke. By now we were losing hope. Maybe a black kite had swooped down and taken him, although it would be strange not to hear any screeching.
I couldn’t stay in the house. I went to lie down under a chestnut tree. As I reached the spot I saw Chabosuke. He was already stiffening. There were no visible wounds. His comb was rapidly losing color though. Something might have stuck in his throat choking him. He might have had a heart attack. We don’t know, but he is gone.
How is Chaboko taking it? When I found Chabosuke, Obasan was out of the nesting box and Chaboko was staying close to her and Bully for protection. She is trying to survive. She has stopped calling for Chabosuke.
It was just another day. The time came for them to go back to their house. Chaboko went into her house alone.

* Miniature breed of chicken.
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Mercredi 15 mai | Antonio Macarro | Fashion Documents
#3, EATABLE OF MANY ORDERS

(The Bread Poncho with Scarf from Autumun-Winter 2013-14 collection “Bakery”. Stylist, Pedro Canicoba. Model, Kana Masuzak. Special thanks to Yoko Arai, Koji Arai, Lauren Yohnstone and Maialen A.C.)
“The phrase ‘Eatable of Many Orders’ comes from Kenji Miyazawa’s ‘Restaurant of Many Orders’. It is a story about a wild cat restaurant which gives orders to customers rather than taking orders from them. Like the story, Eatable of Many Orders would like to provide customers an eatable menu for complete understanding of our products. We would like to present our products like food and its ingredients with aesthetic sense and sensibility. The materials which we choose often have very interesting stories of their process. We would like to be a guide to introduce our products in a manner when you ask before you eat something, ‘what’s in it?’”
[For Antonio Macarro’s previous Fashion Documents, click on #1 or #2]






