Vendredi 24 mai | Catherine Fogel | Chronique d’une agricultrice
J’ai rencontré des collègues qui appelaient leurs chevreaux “mes bébés”. Quant à moi, n’ayant envoyé aucun de mes enfants à la boucherie, j’appelle les petits de mes chèvres qui à l’âge d’un mois feront les délices des Italiens, “les chevreaux”.
“Les bébés” je trouve ça ridicule et déplacé mais je n’aime pas davantage les éleveurs qui insultent une bête. Le troupeau est vécu comme un prolongement de la vie familiale et conjugale. Quelle projection, quel anthropomorphisme ! Pour des professionnels de l’élevage on pourrait s’attendre à plus de distance.
A l’opposé il apparaît des élevages où l’état des animaux est lu sur un ordinateur. La mesure individuelle de quantité de lait produite et d’aliment consommé est censée suffire pour connaître l’animal. C’est beau la vie derrière un ordinateur ! Il existe tant d’autres paramètres pour alerter sur la santé des animaux. Tous les sens sont sollicités : regarder ses animaux pour juger de leur tonicité, de la fréquence de la rumination, de la brillance du poil, tâter l’état d’engraissement, sentir si la litière ne dégage pas d’odeur d’ammoniaque… Ne pas confondre producteur de lait et éleveur !
Tout bon éleveur sait que les interrogations sur l’état de ses animaux ne relèvent pas toujours de l’évidence. Les réponses résident dans l’observation, l’expérience et le ressenti. Nous y sommes, le ressenti se nourrit d’émotion, de compassion.
Je m’applique à considérer l’élevage d’abord comme mon gagne-pain mais si je ne peux m’imaginer que vivant entourée d’animaux et ce, depuis ma toute petite enfance comme l’attestent mes premiers jouets, c’est que mon troupeau appartient aussi à mon domaine affectif. Je suis en fin de carrière et je sais que je ne pourrais jamais distinguer les deux fonctions.
Je donne quelques cours de zootechnie caprine dans le cadre d’une formation pour adultes. Les stagiaires sont là pour construire leur projet d’installation. Tout en parlant technique et économie je me trouve à une place privilégiée pour écouter l’histoire affective qui relie un futur éleveur à son troupeau. Souvent, plus encore pour les stagiaires non issus du milieu agricole, s’exprime un rêve de retour à l’Éden que je brise avec un sens du devoir. Ils parlent d’un projet d’installation sur une exploitation qui ferait de l’élevage “naturel”. S’en suit un tableau où Heidi aurait sa place. Je me sens alors particulièrement utile à ternir les étoiles qu’ils ont dans la tête. Je rappelle que l’élevage est tout sauf naturel, qu’une chèvre n’a naturellement pas la nécessité de faire plus de lait que ce dont ont besoin ses petits, que le fromage ne sera donc jamais un produit naturel et que pour le naturel ils aillent voir au rayon chasse, pêche et repas aléatoire mais que moi, ma fonction est d’aider les futurs éleveurs à trouver les outils qui leur assureront un revenu.
Pas de haro sur les rêveurs. Pour les agriculteurs de ma génération, dans ma région et dans les années 70, l’élevage caprin était nouveau. Même pour ceux qui venaient d’un milieu agricole le projet devait comporter une part d’imagination étayée dans le meilleur des cas par des stages et des visites dans d’autres régions ayant une tradition caprine. Beaucoup de néoruraux se sont portés candidats avec des projets rêvés plus que construits. Il y a eu tant d’abandons ! La rotation des adhérents à notre coopérative s’est maintenu à 40% plusieurs années ! C’est pourtant bien à ces rêveurs que l’on doit aujourd’hui d’avoir une filière solide d’élevages de chèvres dans le sud-ouest.
J’ai raillé les collègues et leurs “bébés” mais pour une femme, la période des mises-bas est propice à toutes les projections. La première embryotomie à laquelle j’ai assisté (il s’agit de découper le fœtus à l’intérieur de la mère) a eu lieu peu de temps après avoir moi-même accouché. Pour celle-là c’est le vétérinaire qui l’a faite. Bien que ce ne soit pas une intervention fréquente, il m’arrive de la pratiquer. Je sais que le chevreau est déjà mort, que cette intervention n’est pas particulièrement douloureuse pour la mère contrairement à un passage en force et pourtant je la fais le ventre serré. Il faut donc que je reconnaisse apporter mes peurs de mère dans mon troupeau.
Mais que dire quand mes réflexes d’éleveuse rentrent dans la sphère maternelle. Un de mes enfants est né le cordon enroulé autour du cou et n’a pas crié. J’ai été plus rapide que le médecin et c’est sous mon souffle que les poumons de ma fille se sont dépliés. D’autres éleveurs m’ont confié des témoignages similaires. La frontière élevage/famille est perméable dans les deux sens.
Suite le mois prochain.
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